 Mai 2006... Mai 2006... Mai 2006... Mai 2006... Frédéric Jacques Temple, dernier aborigène blanc A propos du Chant des limules, Actes Sud, 2003 Cest sur le dos dune limule que Frédéric Jacques Temple nous emporte au fond des océans, de sa mémoire, de son âme dhumain. Sétant rendu à Long Island, sur linvitation du directeur de lAmagansett National Wildlife Refuge, pour observer les Balbuzards, il se retrouve sur le territoire des Algonquins. Il aperçoit, lors dune marche méditative sur Peconic Bay, une de ces Limulus polyphemus, échouée sur le sable. En sidentifiant à ce « fossile vivant », Temple crée, par ce récit, un pont entre ses lectures et la Nature aujourdhui. Sa quête du Balbuzard, oiseau rare, en voie dextinction, est un rappel à ce que nous savons tous, mais que nous refusons de dadmettre : peu à peu les choses et les êtres disparaissent, et ce, définitivement. Alors que certains se contentent de vestiges, de musées, Temple explore, cherche, se consacre tout entier dans cette aventure quest la quête de la Vie, sous toutes ses formes. Tour à tour scientifique, poète, acteur, témoin, ce conteur dexception fait surgir son univers pour notre plaisir. « Jai toujours eu le sentiment chaque fois de moins en moins confus dêtre le contemporain dépoques révolues », nous dit-il. Cependant, cède-t-il à la nostalgie ? Pas vraiment. Il improvise sur ses propres souvenirs, comme Cendrars a pu le faire dans Bourlinguer. Temple marche également sur les pas de Whitman, le premier poète non pas Américain, mais des USA tous entiers. Les anecdotes sur la vie du poète se superposent constamment à la narration, si bien que le temps et lespace se mélangent, forment un tout incoercible : rêve et réalité, nuit et jour se confondent, dans un crépuscule, une aube infinis. Enfant, adolescent, ses lectures vagabondes qui lentraînaient, semble-t-il, dans le Nouveau Monde, dotaient lAncien de potentialités incroyables. Et alors que Temple se trouve aux Etats-Unis des années plus tard, terre dasile de son imaginaire, le récit tend à raviver cet espace, quelque part dans le Sud de la France, où tout a débuté. Le chant des limules, qui existe bel et bien désormais, a, je crois, la résonance du premier mouvement de la Sonate au Clair de Lune, de Beethoven. Ce récit, composé par et pour Mémoire, « qui protège de la seconde mort, la plus terrible selon T. Hardy, loubli » est une évocation, quelque chose comme lécho que les montagnes ancestrales nous renvoient poliment, pour mieux nous rappeler que nous ne sommes pas éternels. Que Frédéric Jacques Temple ne cesse donc jamais de se « fossiliser » sous la forme livresque, il y aura toujours des collectionneurs pour ses raretés ! Jean-Louis Benavent Au grand Large A bouts de bras il a déposé éperdus sur les épaules du vent des mots sortis des reins de la terre. Mots qui ont leurs racines dans ses mains ruisselants par chaque bout, à bout portant éreintés quittant lérosion des tombes épousant la lumière pêle-mêle qui effare les yeux. Sève solaire le souffle de sa poitrine disperse le pollen. Cela se boit. Dans létreinte du vent. Comme un alcool fort. Cul sec. A la pointe du jour. Murmure et mûrit un soleil démesuré qui se lève en fanfare Fruit flamboyant dune parole entière, dun jeu mûri et toujours vierge. Rien ne tremble Sinon la lumière brillant sur les éclats à terre du verre lancé, brisé, par dessus lépaule. Dans livresse des confins toujours la voile dun nuage dor épouse le vide. Santé à vous, Frédéric Jacques Temple ! Buvons ensemble les embruns du large ! Jean-Marie de Crozals Février 2006... Février 2006... Février 2006... Samarkand ! Samarkand ! Monsieur Toussaint Louverture, numéro quatre Ce cri de vigie, au sortir des brumes annuelles post-festives, est un appel au merveilleux. Samarkand, pour la petite histoire, fut une capitale de lempire ottoman. Elle se trouve aujourdhui en Ouzbékistan. Fondée au XIVe siècle par Timur Lang (Tamerlan, en V.F.), qui nétait pas la moitié dun mégalomane puisquil se prétendait lhéritier de Gengis Khan, Samarkand fut un centre intellectuel et artistique au rayonnement cosmique (jexagère à peine). Ce nouvel opus de léquipe de Monsieur Toussaint Louverture mérite le qualificatif de « super », si cher à ses concepteurs. Pourquoi est-il super et pas juste bien ? Cest parce que cette revue, débordant denthousiasme, est réalisée avec de petits moyens et quen voyant le résultat du travail de ces jeunes gens, on ne peut quêtre absolument ébloui (par très beau temps, de préférence). Une qualité de papier largement satisfaisante, une couverture joviale et décalée, des illustrations aberrantes de créativité. Un petit livre qui mériterait sa place dans la bibliothèque de des Esseintes, le dandy dA rebours, de J.K. Huysmans. Mais surtout, et cest essentiel, douze histoires remarquables. Douze contes de styles très différents (de la pureté Hemingwayienne à la complexité de Kafka) ayant pour thématique enfouie un lieu magique, utopique, une atmosphère confinant à la rêverie. Dans la diversité de ces textes, il y a toujours un espace qui canalise nos émotions vers le fantastique. Que ce soit en pays de Caux, avec Aube, de Matthias Gosselin, ou au Mexique (le diable ne se paye pas en Tequila, de Didier Rouge-Héron), on a limpression de flotter entre les lignes, hors du temps ! Tout les univers oniriques de ces auteurs soffrent à vous pour une poignée de dollars (nous acceptons aussi les euros). Le numéro quatre de Monsieur Toussaint Louverture est un instant de détente, il faut sy jeter à corps perdu, comme lindique la gravure du très joli marque-page dAnne Careil qui accompagne ce livre. Et, une fois arrivé à Samarkand, espace de liberté artistique, laisser libre cours à la poésie, à linnocence et au rire. PS : Labus de parenthèses étant dangereux pour la santé, je vous recommande de lire ce texte en les évitant soigneusement. Jean-Louis Benavent 1er Novembre 2005...1er Novembre 2005...1er Novembre 2005... Linventaire du bonheur Alphabet pour Joseph Delteil, Jean-Louis Malves, éditions Domens Avec la plus âpre et jouissive conviction nous est livré, dans cette odyssée jubilatoire, rabelaisienne et polymorphe de Jean-Louis Malves, le lieu de lutopie, le lieu de tous les lieux, de tous les liens, la clef essentielle qui ouvre en grand toutes les portes. Il ne suffira pas de les ouvrir mais de passer le seuil et dentrer dans la chair ébouriffante du monde, ce lieu dutopie, ce Graâl qui nest autre que nous même en chair et en os. Oui, prendre la clef des champs et parcourir le chemin de notre nature humaine, aussi vaste que le cosmos. Redécouvrir en nous lhomme nu, pur, libre, cueillant chaque aurore nouvelle ; redéployer tous nos sens et faire corps avec lunivers. Une de ces portes souvre sur un jardin nommé Choléra, un paradis retrouvé sur terre, deux jambes avec un nez dessus et un sexe entre, éclair fugitif et pugnace de la beauté incarnée dans la chair du quotidien ombiliquée à la plus haute aspiration-inspiration, celle de vivre pleinement la réalité, celle-là même que nous respirons tous les jours. Nous avons 100 000 ans et sommes nés ce matin : vivre cest saccoupler à la vie, aimer sans mesure ni modération. Il ny a pas dautre chemin. Un secret de vie que nous lègue Joseph. Jean-Marie de Crozals 1er Octobre 2005...1er Octobre 2005...1er Octobre 2005... Antoine Blondin, à travers des vapeurs éthyliques « Lhomme descend du songe » A. Blondin Dans le cadre de la projection du film : Un singe en hiver , dHenri Verneuil (réalisateur), en hommage à Michel Audiard (scénario & dialogues), il est du devoir du libraire assidu de rendre un autre hommage, à Antoine Blondin (lauteur) cette fois. Le livre, un singe en hiver, est paru en 1959 à la Table Ronde, une année qui a fait connaître au grand public la nouvelle vague (avec A bout de souffle, les 400 cents coups) ainsi que Jean Paul Belmondo. Pour ce texte, Antoine Blondin reçut une assez haute distinction : le Prix Interallié. Chose étonnante pour un romancier défenseur de Robert Brasillach et Lucien Rebatet qui mériteraient, eux, le Prix Intercollabo sils avaient fait long feu (follet !). En effet, lun a été fusillé à la Libération et lautre fut condamné à mort (puis gracié). Ayant quitté les S.T.O., Antoine Blondin a commencé sa carrière décrivain avec lEurope Buissonnière (Table Ronde, 1949, Prix des Deux Magots). Engagé par LEquipe, il couvrira le Tour de France durant plusieurs décennies, ainsi quun nombre considérable de bistrots. Certes, Antoine Blondin levait le coude abondamment. A ce propos, une anecdote relatée dans LHumanité, après sa mort, en 1991 : « Une jour, à lEquipe, ayant reçu une note de frais un peu salée composée uniquement de devantures de bars, le directeur financier, lassé, pria lécrivain de se justifier. Ce quil ne manqua pas de faire par ces mots : Verres de contact. » Si lhistoire nest pas à priori vérifiable, elle reflète néanmoins assez bien le personnage. On a souvent confondu, à tort peut-être, certains romanciers avec leurs héros, notamment pour lépoque Roger Nimier avec François Sanders le Hussard Bleu, et Antoine Blondin avec Gabriel Fouquet, le protagoniste dUn singe en hiver. Si la question « Qui était réellement Antoine Blondin ? » na pas de sens, on peut se pencher sur son double littéraire. Le jeune Fouquet est un passionné dHistoire, de boisson, et souhaite fuir sa réputation autant que ses amours blessés. Il est de cette jeunesse qui porte le fardeau des grands hommes dautrefois, ce que Plutarque a nommé « le syndrome dAlexandre ». Se sachant pertinemment voué à la solitude, il cherche le salut, la communion dans lalcool : « Au second verre, nous explique Fouquet, jai senti renaître le vieux désir de connaissance avec les autres, ce sentiment davoir beaucoup de choses à leur communiquer, et lillusion quon pourrait sarranger pour vivre si lon était assuré dune marge où lexistence séchauffe et brille dans ses plus modestes manifestations. » Autrement dit, la sublimation du quotidien par le rêve éveillé. « Enivrez-vous ! » sécriait Baudelaire. La quête de Fouquet, car sil fuyait sans raison, on découvre peu à peu quil se rend quelque part, est celle de lamitié. Il simagine une amitié virile à la Hemingway, une amitié où il serait possible de dire : «partageons le manteau; il est trop lourd pour moi. Jai vu la mer : on ne peut pas aller plus loin
» Ce sentiment dimpuissance et de doux désespoir, pour Blondin, pourrait être guéri par la fraternité. Derrière la scène, dans les curs des personnages du Blondin dUn singe en hiver, se joue la comédie de la nostalgie : de la jeunesse et de laction pour le vieux Quentin, lhôte du héros ; de lamour et des retrouvailles impossibles pour le jeune Fouquet. Sans révéler le dénouement, pour les futurs lecteurs, il ny a de réelle communion que dans lamour filial, pour peu quon lui en laisse la place en ouvrant son cur. Le style fin et amusé dAntoine Blondin, pour finir, est comme lolive que lon plonge dans le Martini : réfutable, et pourtant nécessaire à lensemble. Jean-Louis Benavent Vendredi 19 juillet 2005...Vendredi 19 juillet 2005...Vendredi 19 juillet 2005... Patrick Singh : autoportraits en forme de lame de fond Luvre de Patrick Singh nous fait voyager dans les méandres refoulés de notre histoire humaine car en ses portraits, celui ou celle qui nous regarde cest bien lautre en nous, que nous refoulons et dont nous ne reconnaissons pas la différence, et pire : nous accusons cette différence. Nous laccusons, nous sentant coupables et nous la révélons à notre insu en accentuant les traits de sa propre mise en scène par les expressions de notre culpabilité. Patrick Singh nous montre et nous fait ressentir cette culpabilité et mauvaise conscience et aussi sans doute la sienne propre. De par le jaillissement du fond de lâme, dune lame de fond de lave brûlante dhumanité. Dans la verticalité frontale des portraits, le mutisme de la posture, de la bouche et du regard, la posture hiératique est soulignée par la contre-plongée du point de vue : le regard à ce moment pénètre lâme tel une lame. Lâme douloureuse dun pays éclaire le visage des stigmates dune culture colonisée par notre société dévorante de contre-cultures. Réflexion désabusée qui ne laisse pas abuser et dénonce les abus de pouvoir de notre regard sur les choses et les êtres. Montrer cest prendre parti. Les visages nous dévisagent, scrutent en nous lobscur mouvement de la pensée, révèlent cette part maudite que nous avons à réintégrer pour ne pas disparaître engloutis sous le lavage de cerveaux de nos neurones fragilisés. Se terre dans nos regards, sacharne une impuissance fiévreuse, une constante retenue dâme. Qui donc pourra faire craquer le barrage derrière lequel samasse tant de mansuétude et libérer le lac des yeux enfin débordant de toutes les larmes de lhomme ? Regards qui par dessus lépaule du monde, notre épaule, scrutent yeux plissés, nous surplombant par la réflexion quils suscitent en nous qui les regardons de notre position assise : assis sur le monde nous le contemplons bouger et vaciller. Et par delà le monde du regard, en son antre, nous parvient la flamme obscure de son intimité, létincelle de vie qui nous foudroie alors que sa source de feu est peut-être éteinte depuis bien longtemps. Magie et puissance de luvre de Patrick Singh qui nous transmet la force de réflexion, de pouvoir réagir et agir sur notre condition humaine. Luvre fait vibrer en nous cette corde, larc est bandé, la flèche de laction prête à partir. Je vois Patrick Singh e,n tous ses portraits, en tous ces regards aveuglés et aveuglants, je vois laile sombre et lumineuse de son regard traversant le champ de réflexion de son art du voyage. Jy entrevois en un mimétisme foudroyant, la trace humaine, le fond commun de dignité et de résistance à la barbarie quil porte et quil projette, en miroir par lentretien quil a avec le monde. Du fond de lâme une lame de fond remonte jusquà nos yeux, au bord des paupières
Vibrante corde qui résonne en chaque feuille de ses carnets, le cur de Patrick Singh bat la chamade au rythme de ce quil traverse et le traverse. Il est là partout où il doit être dans lhumain profond de sa conscience déveillé. Il nous réveille et il suffit de prendre le temps de regarder en face et de passer de lautre côté du miroir, du fond et de derrière le regard de ce qui nous regarde, voir cette lumière noire qui nous rend à livresse de vivre notre liberté dhomme : lhomme de Patrick Singh nous révèle et nous délivre de notre propre aveuglement. Jean-Marie de Crozals Livres de Patrick Singh : Handle with care, monographie, Domens, 2004 Des lieux sans importance, textes de Daniel Bégard, Domens,2002 Palenque de San Basilio, avec Patric Clanet, Julien Molino, préface dYves Monino, Domens, 1999 15 Juillet 2005...15 Juillet 2005...15 Juillet 2005...15 Juillet 2005 Kyoto Béziers A Kyoto Pierre Duba Editions 6 pieds sous terre Ombres japonaises« Dans la brume de laube tournoie le son dune cloche » Cette phrase retentit et résonne comme un poème japonais dédié à la montagne et à ses vallées. De la brume, forcément il y en a beaucoup, partout présente dans lunivers aquarellé de Pierre Duba. Une vapeur glacée bleu-vert envahit le paysage, les villes, les visages
Apparaissent et disparaissent des images figitives, troublées et troublantes, comme revenues du fonds du temps et de lespace. Dans la montagne Emmuré vivant Le souffle agite la cloche de lesprit Une femme sévanouit Dans la neige de son corps Petits pieds à petits pas Femme emmurée ne mûrit plus Son corps est le fondement du silence Sa bouche tète le lait de la mort Son sein nourrit le chant qui nourrit la nuit Ses seins la voie lactée Chantent le silence fertile Musiques Poussières Danses Transparences Encens Béances de rêves Contemplation Kakis couleur rouille Aux vents dautomne Se balancent Buée vole Dragon vole Joug des images Bulles de Chimères Partout buée buée buée Et pourtant le son lointain dune cloche dans la vallée ! Jean-Marie De Crozals  Appréciations sur luvre de Pierre Duba « Words, words, words » Hamlet Je supposais, lorsque je me suis mis en tête décrire un article sur luvre de Pierre Duba, quil me serait aisé de dire tout le bien que je pensais de lartiste et de son univers. Plusieurs mots étaient venus, seuls, de leur plein gré si jose dire, se juxtaposer, sagglutiner au Kyoto Béziers ou A Kyôto : incohérence disciplinaire, magie, folie, détails, ensemble, exagération, minimalisme, brouillon essai, quête, recherche, temps, absence de temps, fuite voyage, angoisses, retour
Mais aucun dentre eux ne voulait se détacher du noyau, de la pelote qui sétait formée. Quel mot servirait de clé au déroulement de larticle ? Impossible à définir. Électrons anarchiquement disposés en orbite autour de luvre. Cet agglomérat me paraissait confus et qui plus est incoercible. Et puis soudain, le hasard ? Non, il ny eut pas de hasard : simplement un étrange classement remontant à la surface, à la conscience. Les noyaux « Vie » et «Mort » parurent à travers le chaos. Et le noyau « Duba & uvres » fut promu au rang de cellule. Les mots, jusqualors désordonnés, se mirent à danser dune manière quelque peu effrayante. Pourtant, je distinguais des trajectoires stables, des traits identifiables. Le voyage des mots se répétait indéfiniment, « vie » et « mort » se partageant lettres, syllabes, mots recomposés. Agissant scientifiquement, tentant de prendre mesure de ce phénomène, jappliquai une vitre sur cette cellule vivante et méloignai de quelques pas. Jaurais tout aussi bien pu lobserver au microscope puisquil ny a, somme toute, aucune différence entre linfiniment petit et linfiniment grand. Et cétait là : le ballet anarchique des mots, vu de loin, nétait que traits appliqués entre la vie et la mort, ébauche dun paysage de solitude, un paysage denfance ou pays de Cocagne. Immobile et remuant puisque partie de la mort comme de la vie. Ce dessin de mots ressemblait à sy méprendre à une esquisse de Pierre Duba. Et alors même que ces mots métaient invisibles, il me sembla quils prenaient un sens réel. Lespace dun instant, je vis ce paysage parlant, et entendis la musique des mots. Je replongeai dans la tourmente pour en saisir lorigine. Alors même que jy plongeai, tout se déroba. Rideau ! De nouveau le vide. Pas de critique donc. Seulement une invitation au voyage, à accomplir individuellement. Jean Louis Benavent 17 Juin 2005...17 Juin 2005...17 Juin 2005...17 Juin 2005 Les Mille et une nuits Tome premier Bibliothèque de la Pléiade 2OO5 Nouvelle traduction dAndré Miquel et Jamel Eddine Bencheikh « 1000 nuits + 1 ou la nuit blanche du récit »Les 1001 nuits, chef duvre inégalé de la littérature arabe, tout le monde connaît. Connaissance souvent folklorique, exotique, voire érotique
De la version « soft » pour jeunes lecteurs de la littérature enfantine de conte à la version « hard » genre kamasutra à la sauce occident
, nous sommes ici en présence, grâce à cette nouvelle traduction émérite, dune littérature fantastique et merveilleuse dune qualité incroyablement séduisante et ludique. A vous, lecteur, dessayer, passant par dessus les préjugés, les clichés, les affadissements de toutes sortes qui ont été véhiculés par la rumeur. Laissez-vous emporter par la magie ébouriffante du récit de Chéérazade à son roi
Voici la trame de départ : Un roi, trompé par son épouse, décide de tuer chaque matin la compagne toujours renouvelée de sa nuit. Une jeune fille tente pour sauver sa vie et celle des autres femmes du gynécée de tenir en haleine la curiosité du roi par les merveilles de son récit. ... « Mais laube venait reprendre Chéérazade, parler nétait plus permis : elle se tut. » Leitmotiv qui revient résonner comme un glas et qui engendre en même temps la possibilité de la remise en jeu de la parole. Où le silence est dor. Dort en lui le meurtre en puissance sa puissance et aussi le pouvoir de lamour. La langue du conte se met au service de lamour charnel où tous les mots sabreuvent au silence. « Elle se tut » donc, à défaut dêtre tuée : la parole, tue, se mue silencieusement muette- en monnaie dor, meurtre mué en silence dor, le prix du silence. Cest la fin du récit. Du moins en apparence car si son fil est coupé, laube sera couleur de sang dune femme
Sévanouit dans linter-dit laveu de toute langue, où mourir serait peut-être cette parole à lorée de linaccessible, aux confins du langage. Se déposerait en ce lieu de non-dit la vérité de tout récit. Dire ou ne pas dire, corps soudain livré à la solitude muette de son essence, en son silence de mort. Chéérazade parle pour raconter, dis-traire (du meurtre), mais ce détour de la langue renoue en fait avec lorigyne, la redite origynaire de toute parole, où à chaque nuit elle puise à la source intarissable de la langue . Il ny a dautre que la langue du conte pour le dire, cest à dire le redire. Le dernier mot, elle laura. Ce en quoi il y aura rature de son origyne. Où parle un silence de mort. Le silence, lentre-tien est bien ici le sceau ou le blason de langue sur lequel se fonde le récit (sans fond). Sous le voile du récit, la parole féminine scellée, celée ou gelée (provisoirement) séduit le sens de lhistoire. Elle montre sans se dévoiler lin-visible, linouï de tout récit. Où le silence ou plutôt larrêt de mort du mot revient sonner, résonner en chacun deux, hanter le corps, sa langue prête à être ré-animée chaque nuit, chaque fois quun nouveau souffle lui est rendu
Merveilleux ici le stratagème du fil de la parole qui tisse et tire lécheveau et la trame kaléidoscopique du récit , qui nous tient en haleine suspendus au souffle de la nuit devant cette tapisserie imaginaire et colorée de tous les mots du monde qui se construit sous nos yeux
Dans la syncope, la césure, la langue touche et sanime au lieu indécidable, entre crépuscule et aube où la vérité du récit son fond ne résonne que depuis ce silence. Dun moment à lautre tout peut séteindre, où peut-être une étincelle jaillira ? En faisant différer sans cesse la fin (et la mort), la parole creuse le présent, le dilate, le relate, le met en relation, perpétuant la vie sous la forme du conte et de ses merveilles (le récit dans le récit). Le Roi lAube coupe la parole à Chéérazade la Nuit -, et donne pour ainsi dire le coup denvoi(x) de la parole in-interrompue : puissance magique qui ne recule devant rien. Du coup elle se libère du poids de la mort pour devenir vivante création du monde. Une voix nous appelle, la parole de la nuit, ivresse sacrée, source jaillissante qui enivre les oreilles et radoucit les murs les morts ? - Ce que cette voix invente et trouve (troubadour ?) par la reprise quasi obsessionnelle du « on raconte encore
», cest laube de la langue par la bouche de Chéérazade où viennent éclore des mots comme des fleurs. Comme pour la première fois, elle nomme à chaque fois lécart in-fini du jeu de la parole : merveille que cette infinitude de parler pour parler, en fin de compte (toujours lexorbitante unité en plus), soit sa res-source, son ressort et sa vérité : coup denvoi et remise en jeu : la fin naura pas son compte car toujours en plus il y a un
La parole est congédiée sous la forme initiatique de laube, dune césure dans le temps. Eveil à la vérité dans le dénuement du silence et de lamour. Où laurore coupe la langue à la parole de la nuit, là, il narrive effectivement rien : le sang ne coule pas, les mots sont gelés, frémit juste le suspens de deux corps suspendus aux lèvres délicieusement silencieuses de lamour
Le séjour de la parole tue est la force magique qui reconduit sans cesse lhistoire et qui sera le ressort lheureux sort - du destin de Chéérazade. Plus rien à entendre sinon le souffle coupé du suspens amoureux. La parole séteint elle ne décline pas, elle est littéralement soufflée par la venue du jour au moment où va sallumer laurore : et « laube venait reprendre Chéérazade » : transport vide, transfert magique. Victoire du mot sur la mort, et aussi triomphe de lamour : 1OOO + 1 ou limpair qui parfait tout bouquet
La plus haute féerie est bien celle de reconduire la mort et le récit, de retarder léchéance, le dénouement, toujours « à suivre » : il était une fois et encore une fois, car on ne connaît pas de nuit qui ne mène à laurore
Et la mort repassera
André Miquel nous livre ici dans la prestigieuse collection de la Pléiade une traduction à la fois poétique et rigoureuse qui ravit nos sens et notre intellect. Elégante et harmonieuse, fidèle à lesprit et aux mouvements subtils et sensuels de la langue merveilleuse du conte. Messieurs Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel nous transmettent en résonance la puissante et somptueuse magie des saveurs et des souffles de limaginaire arabe et oriental. Laissons-nous donc envahir par la magie du conte, traversons encore une fois le fleuve de la langue jusquà nous perdre dans linstant magique, vérité inouïe et jouissante qui tient tout entière dans les mots précaires, éternels, pure merveille des sens. Et ainsi enfante le Monde. La lumière de laube nourrit les mots et annonce la fin. Elle lannonce mais ne lénonce pas ni ne la nomme. Jamais. Il était une fois, à chaque fois, léclair de lattente, lattente de léclair et la hâte jubilatoire de ne pas en finir. Jean-Marie de Crozals 10 mai 2005... 10 mai 2005... 10 mai 2005... 10 mai 2005... Plan 9 from outer space sur 6 pieds sous terre, édition BD à Frontignan Comment je suis devenu stupide Nikola Witko Martin Page Suivi de Introduction à lontologie de Jean Claude Van Damme : le concept aware, la pensée en mouvement M. Vandermeulen Cest lhistoire dun type qui pense trop, tourmenté quil est par son incapacité à appréhender le monde autrement quintellectuellement. Un monde, où, daprès lui, la réflexion est une tare, où la connaissance est une fin en soi, la culture un simple faire-valoir. Lintelligence, disait Desproges, est le seul outil qui permet à lhomme de mesurer létendue de son malheur. Alors, pour ne pas passer à côté de ce que daucuns appellent la « vie », et après un séjour en hôpital, il décide dexpérimenter une lobotomie chimique en se gavant de pilules anxiolytiques. Il perd son sens critique, sa morale, son éthique. Dès lors tout lui sourit : engagé par un ancien camarade détudes comme courtier en bourse, il surfe rapidement sur des succès maladroits qui lui assurent la reconnaissance sociale. Pack damis, pack damantes, pack damusements, de choses (Perec en 63 !). Tout se gâte lorsquil oublie de prendre son Soma, cette drogue que décrit Aldous Huxley dans le meilleur des mondes. Est-ce alors une descente aux enfers ? Les affres de lentendement reprennent leurs droits
Cette BD, racontée avec une humilité certaine, ainsi quune sobriété dans le dessin a juste ce quil faut dhumour (noir bien sûr), pour se faire le chantre subtil de lintelligence. La plupart des BDs de 6 pieds sous terre traitent dun malaise général. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce propos aux chroniques éponymes de François Nourrissier (comprenant : bleu comme la nuit ; un petit bourgeois ; une histoire française). Il sagit donc dun travail de fond queffectue cette maison dédition, dont le nom est alors justifié pleinement ! Toute la difficulté de la vie, et cest ce qui fait son intérêt, cest dentrer dans une société de plus en plus hostiles aux pensées, doù la pensée unique, qui met leffort intellectuel entre parenthèses. Deux cas de conscience possibles pour aborder lexistence : Dune part, refuser de compromettre son éthique et adopter une (im-)posture cynique. Dautre part, tuer notre humanisme contestataire et glisser vers la mort de lâme. La première attitude, parasitaire, nous fait condamner une société sans laquelle pourtant nous nexisterions pas. La seconde est une sorte dhédonisme du profit. Bien sûr, dégager deux solutions ultimes peut paraître manichéen (comment je suis devenu stupide lest quelque peu, avouons-le) surtout lorsquon sait que sous loccupation allemande durant la seconde guerre mondiale, il y avait dun côté la résistance, de lautre la collaboration et au milieu les trois quart de la population Française mortifiée. Malgré tout, rappelons cette phrase de Blondin ( Clint Eastwood) dans le bon, la brute et le truand, de Sergio Leone : « dans la vie, il y a deux catégories : ceux qui ont des flingues chargés, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. » Hors de la noirceur de certains ouvrages de la maison dédition de Frontignan, dont nous ne faisons queffleurer les contours, fossoyeurs/critiques que nous sommes, il y a place pour le rire franc (enfin, belge) : le texte de M Vandermeulen, initiation à lontologie de Jean Claude Van Damme, le concept aware, la pensée en mouvement. La lecture de cet essai a non seulement lavantage de vous ôter tout marasme en faisant travailler sévèrement vos zygomatiques, mais en plus vous avez loccasion de réviser quelques concepts philosophiques ! Sous le couvert dune étude comportementale (qui vire au règlement de compte entre spécialistes farfelus), Vandermeulen présente lacteur Hollywoodien comme le Socrate des temps modernes et tisse autour de lui nombre de délirantes hypothèses pour expliquer quelques uns des dogmes awaristes de Van Damme. « Je crois en Seigneur
Un plus un égale un. » On apprend également quun biscuit nest rien, mais que le biscuit est composé duf et que dans luf, il y a la potential life, concept expliqué dans louvrage. Létat de perplexité dans lequel nous sommes plongés face à ces aphorismes et à leur exégèse laisse rapidement place à un fou rire incontrôlable. Le texte est accompagné dillustrations fort à propos, rappelant que tout ceci, nest, finalement, quune sérieuse farce. Lintelligence, cest comme le parachute, quand on nen a pas on sécrase. Jean-Louis Benavent 30 avril 2005... 30 avril 2005... 30 avril 2005... 30 avril 2005... Amours doccasion dEnrique Serna, éditions Atelier du Gué, 2004 A lheure où des hommes et des femmes sont apparemment plongés dans une béatitude qui confine à la pathologie, happés quils sont par limage quon leur renvoie deux mêmes, il est bon de voir le mécanisme des passions telles que ces hommes et ces femmes les pratiquent, démonté et expliqué avec les mots justes et teintés dironie dEnrique Serna dans Amours doccasion. À travers onze nouvelles, Enrique Serna nous plonge dans un univers dépourvu despoir, mais pas de tendresse ; un univers insolite à la fois singulier et universel, tant les sentiments qui y sont disséqués font partie intégrante de la vie quotidienne moderne. Basées quelques fois sur un postulat irréel plus proche du conte que de la nouvelle et en cela Serna est effectivement un descendant de Borges, Cortazar ou Marquez - les histoires racontées par des personnages surprenants dauthenticité nous laissent songeurs : non pas dans un monde onirique, mais plutôt dans une rêverie qui nous engouffrerait dans la noirceur de lâme. Un certain degré de fatalisme imprègne le récit ; les personnages, condamnés à être jugés par nous, les lecteurs, auxquels ils sadressent parfois directement. Il ne sagit pas dun fatalisme anglo-saxon, shakespearien, mais bien de cette langueur mexicaine, qui, poussée à son paroxysme, comporte tous les éléments de la tragédie, de lironie du sort : une danseuse obsédée par les applaudissements au point de devenir exhibitionniste, un prêtre pécheur se vengeant dune morale qui lui a ôté son innocence, un architecte assoiffé de culpabilité, un écrivain public mesquin par dépit, sont les individus qui jalonnent ce livre. Autant de trajets qui mettent en évidence les dangers des amours frustrées, trahies, de la déshumanisation des êtres par la corruption dun système où tout a un prix. Lauteur développe avec finesse les dérèglements de lâme survenant après la déception, la psychologie de ces personnages y est subrepticement étalée, comme autant de justifications de leur attitude. Serna ne juge pas ses créatures, il les donne en pâture à bien pires carnassiers. Le lecteur se délecte de lacuité avec laquelle il semploie à présenter ces spécimens, et ce nest quaprès avoir asséné un verdict assassin aux protagonistes des nouvelles que le lecteur-juge saperçoit quil sest condamné lui-même. Serna est effectivement redoutable, en cela quil nous montre un miroir et que nous ne nous y voyons que lorsque nous cessons de le regarder. Avec habilité, bien que quelques fois les fins abruptes semblent dictées par la paresse, lécrivain mexicain dénonce la perversion des rapports humains par une morale, la société de consommation, un système de pensée mesquin qui pousse les gens à ne voir la vie quau travers dornières, de peur quils ne se rendent compte de la supercherie, tout comme Arturo, le frère du narrateur de la nuit étrangère : « Notre esclavage était fondé sur une pieuse idée. Papa croyait que lidée de malheur naissait du contraste avec le bonheur dautrui et pour éviter à mon frère Arturo, aveugle de naissance, les affres de la comparaison, il décida de créer autour de lui une pénombre artificielle, une douce carapace de mensonges. » Autre dénonciation de la société de consommation : le récit dune américaine émue jusquaux larmes devant sa télé par un reportage montrant un enfant mexicain, présenté comme orphelin depuis de terribles tremblements de terre par les médias. Se sentant soudain pusillanime, désenchantée par son consumérisme, elle décide de se rendre à Mexico pour adopter lenfant, quelle surnomme Roger. Le conte de fées sarrête là. Après diverses recherches infructueuses, lAméricaine commence à développer une xénophobie typique des Gringos, et au lieu dadopter un des nombreux orphelins que fabrique la ville, elle pousse son caprice à lextrême : Elle nadoptera que lenfant vu à la télé, selon lexpression consacrée. La frustration engendrée par limpossibilité de consommer lobjet de ses désirs ramène notre héroïne à la raison, ou plutôt à sa folie propre, mêlée de mépris et dorgueil. Le talent de Serna consiste à nous raconter, à raconter la société occidentale vue den bas, de ces pays et de ces personnes qui caricaturent un mode de vie sans saisir son absurdité. Le style incisif, les expressions imagés nous font avaler la pilule et on en redemande, comme si le fait de lire Amours doccasion nous guérissait de nos petitesses en les exposant de la sorte. Sacha Guitry disait : « après un morceau de Mozart, le silence qui suit est encore de Mozart. » Nous pouvons dire également, toutes proportions gardées avec le dramaturge et le compositeur : « après la lecture dEnrique Serna, les pensées qui suivent sont encore dEnrique Serna. » Jean-Louis Benavent |